Lobbying Associatif et
groupes d'intérêt en France.
Enjeux et moyens, quelles
contradictions?
INTRODUCTION
Un
premier ouvrage en français a été publié en 1983 par Jacques- A.
Basso, consacré aux groupes de pression. il les décrit alors comme
étant réserver à la seule civilisation anglo saxonne. Il n'existe
en Europe, selon lui, rien de comparable à l'institution du
lobbyisme tel qu'elle est présente aux États unis par exemple. Il
semble que la situation ait changé au cours de ces vingts dernières
années. Le lobbying est depuis entré dans notre vocabulaire et dans
l'équilibre politique, quoi que peu de gens sache encore ce qu'il
désigne précisément.
Le
lobbying mis en place par les groupes d'intérêt, en tant qu'il
représente «les
actions d'un groupe organisé qui vise à infléchir les politiques
publiques dans un sens favorable aux intérêts du groupe»1,
est présent en France sous de multiples formes.
Nous définirons ici les
groupes d’intérêt comme des entités qui cherchent à représenter
les intérêts d’une section spécifique de la société afin
d’influencer la volonté politiques. Leur action excluent tout à
fait la participation aux élections. Elle se fait par des moyens
détournés qui vise à influencer le circuit décisionnaire, en
utilisant plusieurs types d'outils que nous développeront plus loin.
Cette large définition nous permet d'englober les organisations
d’action collective, comme les associations, mais aussi des
mouvements sociaux, des entreprises ou des acteurs individuels qui
peuvent être amenés à adopter un comportement de groupe d’intérêt.
Notre
critère se situe donc sur la démarche
des groupes d’intérêt, plutôt que sur l'aspect institutionnel
ou sur le degré d’organisation de ces groupes. Si
on accepte cette définition, le cercle des lobbies inclus plus que
les seuls groupes d'intérêt économiques. En effet, la plupart des
associations sont susceptible d'être conduites à protéger ou
défendre une cause centrale. Ainsi, les
représentants des groupes sociaux sont des participants actif de la
vie politique dont le nombre est finalement plus important que l'on
ne le pense.
Le droit d'association est
institué en France depuis 1901 et permet aux personnes qui le
souhaitent de se réunir en vue de partager d'une manière permanente
ou non, un intérêt commun. Le droit d'association qui est
indissociable du droit de réunion fait partie intégrante des
libertés publiques. Ainsi l'association peut notamment agir en
justice, par le biais de sa personne moral, au nom d'intérêts
collectifs qui entrent dans son objet social. Mais elle peut aussi
utiliser d'autres moyens plus détourné pour faire entendre ses
revendications auprès du pouvoir politique.
La politique se fonde sur
l'idée de groupe en tant que fait social premier. C’est en effet
le groupe qui socialise l’individu et qui lui fournit le prisme à
travers lequel il perçoit le monde. Sa caractéristique principal
est d'être égoïste par nature. Ils ne cherchent, en effet, qu’à
maximiser ses bénéfices, même s'il s'agit de le faire au détriment
d'un autre. La compétition en vue d’une répartition favorable des
bénéfices politiques explique sans doute l’équilibre des
pouvoirs et du cadre politique. Les groupes latents (non organisés)
peuvent se mobiliser dès lors que leurs intérêts sont menacés, ce
qui garantit à priori qu’un groupe puisse exercer une domination
durable, contraire aux intérêts d’un ou de plusieurs autres
groupes.
La
situation socio économique de l'Europe et plus particulièrement de
le France connait des temps difficile. La réforme des retraites mis
en place cette année, les problèmes liés au logement, à la
précarité des jeunes et des moins jeunes, à l'accès au soins, et
à un niveau de vie décents sont autant d'aspects d'une crise qui
découle des dérives du système économique mondial. C'est la
volonté politique qui a soustrait ce système à l'implosion que
génère des pratiques douteuses. Signe que celle ci est toujours au
cœur de notre société, malgré la domination apparente de
l'économie de marché mondialisé. Il
convient donc, plus que jamais, pour les groupes qui souhaitent
défendre leurs intérêts, de peser sur l'état.
Ce
qui nous intéresse ici c'est donc bien la place qu'occupe le
lobbying dans le champs du social et la pertinence des moyens mis en
place. En effet, à travers nos recherches il semble que se dégage
une certaine contradiction, en ce qui concerne le lobbying
associatif, entre les moyens et les fins. Ce que nous tenterons en
dernière instance de déterminer ici.
Pour cela nous présenteront d'abord le développement de l'activité
lobbyiste en France aujourd'hui, ses acteurs, ses moyens et ses
enjeux. Puis nous tenterons de déterminer quel est effectivement sa
place dans le champs du social, en présentant une partie des
associations, ou des collectifs, qui tentent de faire pression sur le
gouvernement et les instances décisionnaire. Avec quels moyens,
notamment l'utilisation des médias, quels objectifs et quelle
réussite. Puis nous conclurons sur une réflexion concernant la
pertinence de l'utilisation des médias comme relais des
revendications, notamment à travers l'analyse sociologique sur le
temps accéléré d' Hurtman Rosa.
I. Le lobbying, définition
et analyse du phénomène
Nous analyserons dans cette partie la place du lobbying associatif en
France, les grandes catégories représentatives. Ainsi que les
enjeux et les moyens à leur disposition.
A. Les acteurs - historique du lobbying en France et dans le monde.
La
France à une attitude très spécifique concernant les groupes
d’intérêt. Cette conception prend ses sources dans l’histoire
politique du pays. La méfiance envers les corporations connait un
essor important dans la seconde moitié du XVIe siècle, et atteint
son apogée à la Révolution, où plusieurs lois interdisent tous
les «corps
intermédiaires»
entre le peuple et l'état. Ces corps qui selon Rousseau «entravent
l’expression de la volonté générale, qui ne saurait émaner que
de la délibération des citoyens.»
2
En
effet, la Loi Le Chapelier, est votée en 1791 et vise a interdire
les coalitions de patrons et d’ouvrier avec l'idée que:
«Il
n’y a plus de corporations dans l’Etat ; il n’y a plus que
l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt
général. Il n’est permis à personne d’inspirer à un intérêt
intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un intérêt
de corporation.»3
Il faudra alors attendre 1884 et la Loi Waldeck-rousseau pour que les
syndicats soient autorisés, et 1901 en ce qui concerne les
associations.
Sous le Régime de Vichy le gouvernement tentera de rétablir les
prérogative du corporatisme et achèvera ainsi d’associer aux
groupes d’intérêt une connotation négative.
Pourtant
récemment, l'État, et plus généralement l’action publique, ont
connu de profondes
transformations
qui tendent à accorder une meilleure place et une plus grande
légitimité aux groupes d’intérêt et plus largement à
de nouveaux acteurs, redistribuant alors les parts relatives au
pouvoir entre État, société et économie.
Ce phénomène est renforcé par la politique de décentralisation,
qui reproduit ces évolutions au niveau des collectivités
territoriales.
Selon E. Grossman, chercheur au Cevipof (Sciences Po) et enseignant à
l'IEP de Paris, et S. Saurugger, professeur des universités à l'IEP
de Grenoble et chercheur à Pacte, auteurs de plusieurs ouvrages et
articles sur le sujet, deux systèmes se trouvent confrontés.
D'une part, le modèle représentatif que nous connaissons et qui
forme avec le vote, et le suffrage universelle, la pierre angulaire
de nos démocratie moderne.
D'autre part, la théorie du système fonctionnel, selon laquelle le
système en question remplacerait petit à petit les formes
politiques dites, « représentatives ».
Cette idée prend ses racines dans le constat du déclin de
l'équilibre bipolaire du citoyen et de ses représentants, au profit
de nouveaux acteurs émergeant qui seraient les mouvements sociaux,
ou les groupes d'intérêts. Cette tendance serait à l'origine d'une
nouvelle organisation politique qui prendrait ses racines et sa
légitimité dans des instances parallèles à celle
institutionnalisé par les pouvoirs publics.
En effet, dorénavant, d'une manière ou d'une autre, des groupes
n'ayant d'autre légitimité à existé que celle qu'ils se
confèrent, participent à la délibération. Les groupes d’intérêt
peuvent être considérés comme des acteurs contribuant à attirer
l'attention des pouvoirs publiques, sur tel ou tel sujet, en
instaurant des débats dans lesquelles, idéalement, les membres
peuvent échanger leurs opinions de manière raisonnée. Ils
participent par ailleurs, à des échanges avec les citoyens et les
acteurs politiques via les médias ou internet, ou d'autres
manifestations locales devenant ainsi des acteurs du l'équilibre du
système démocratique en France. Enfin,
on constate également une professionnalisation du lobbying
et la création d’un véritable marché, avec la création
d’agences spécialisées qui disposent de moyens de plus en plus
élaborés et variés pour exercer leur influence.
-
Les grandes catégories.
Nous avons repris les trois grandes catégories que dégage Gilles
Lamarque. Chargé de cours à l’Ecole des Hautes Etudes
Commerciales, dans son ouvrage sur le lobbying.
Selon l'auteur
« Il existe des
lobbies permanents et des lobbies plus éphémères. » 4qui
se forment en fonction des besoins. Ces groupes d'intérêt tentent
de défendre leur position par rapport aux actions publiques.
Il différencie les lobbies qui exercent leur activité au grand
jour, voire de manière « quasi institutionnelle», des lobbies
qui exercent leur influence de manière plus détournée. C'est
d'ailleurs selon lui ce types d'actions qui nourrit la suspicion à
l'encontre du lobbying.
G. Lamarque dégage donc trois grandes catégories de lobbyisme.
a. « Il existe des organisations dont le
lobbying est la finalité mais qui réfutent la qualification de
lobby au nom de sa connotation péjorative. »
Se sont les syndicats comme groupes de pression, le lobbying patronal
ou encore les organisations professionnelles.
Historiquement, les syndicats sont
les premiers groupes de pression à avoir vu le jour ou au moins à
avoir reçu cette attribution. Leur capacité d'influence a été
longtemps jugée nuisible à la défense des intérêts de l'État.
Leur existence est légale à partir de 1884. Elle l'était dans les
faits depuis 1864 avec la reconnaissance du droit de grève.
Aujourd'hui, les syndicats occupent
aujourd'hui une place quasi officielle dans les institutions de la
République. Parallèlement à leur mission classique de
représentation des salariés, ils exercent certaines
prérogatives de puissance publique puisqu'ils sont appelé à la
concertation et au débat par les pouvoirs publiques eux même, même
s'ils ne sont pas toujours entendu.
En effet, dans la conception moderne
des rapports sociaux, les syndicats de salariés, comme les
représentants des employeurs, sont des partenaires sociaux. Lorsque
l'État entreprend de modifier la législation sociale, il soumet
préalablement ses projets à l'avis des syndicats au nom de la
concertation.
b. « Il existe des
personnes morales qui, sans être des lobbies, font du lobbying à
titre principal ou accessoire. »
Ces dernières années sont apparus des structures auxiliaires au
lobbying sous la forme de cabinets spécialisés. Cette situation
correspond à une professionnalisation du secteur. Se sont par
exemple des consultants en management , en communication, ou des
avocats qui revendique également une spécialisation en lobbying. On
constate le développement d’un véritable marché de travail du
lobbying avec des ressources et un savoir-faire précis, en dehors
des compétences concernant un secteur social spécifique mais
tournée vers une activité de lobbiysme « pur ».
D'ailleurs, d'anciens négociateurs, hommes politiques (Tony Blair,
Bill Clinton) ou hauts fonctionnaires trouvent un débouché de plus
en plus intéressant dans le secteur du privé.
L'activité de conseil en lobbying est cependant en France une
profession relativement récente et peu développé. La situation
diffère fortement de celles des pays anglo-saxons.
Dans un premier temps, les mentalités françaises assimilent encore
largement le lobbying à la corruption et au trafic d'influence. Dans
un deuxième temps, l'éclosion de la profession dans certains pays à
été servie par une réglementation généralement peu contraignante
mais garante de la transparence nécessaire au respect de la
démocratie, ce qui n'est pas le cas en France où l'activité est
souvent considéré à la limite de la légalité dans certains de
ses aspects et n'est pas encadré par législation spécifique.
Il existe de nombreuse professions qui tendent à faire du lobbyisme
leur activité. Comme par exemple les cabinet de conseil en lobbying.
Ces entreprises privés
spécialisé dans le lobbying offrent à la base un service
pluridisciplinaire. Leurs prestations combinent en effet l'assistance
juridique et technique et la connaissance des circuits de décision.
« Les conseils » comme on les appellent se placent
dans une perspective stratégique pour justifier leur intervention.
Ils élaborent avec leurs
clients les méthodes d'approche. Ils hiérarchisent les priorités
avec plus de recul, et en se plaçant du point de vue des autorités
publiques. Ce qui peut faire défaut a un lobby convaincu de la
pertinence de ses analyses et de ses actions. Enfin, ils les
conseillent sur leurs recherches d'alliances et définissent avec eux
les voies de repli.
c. « Il existe des lobbies convaincus de faire du lobbying,
et dont on peut estimer après examen qu'ils ne font pas de
lobbying. »
Cette situation particulière est caractéristique des réseaux
d'anciens élèves des grandes écoles et des partis politiques, des
cercles de réflexion et des clubs de notables .
Nous présenterons ici les réseau d'anciens élèves mais aussi les
conseils en marketing politique, pur produit du 20ème siècle.
Les réseaux d'anciens élèves de grandes écoles sont en France un
moyen privilégié de faire du lobbying. La formation des élites est
en effet à l'origine de la création d'un réseau d'influence. Pour
le plus grand nombre, les anciens élèves de quelques grandes écoles
monopolisent l'exercice du pouvoir. Pourtant, si effectivement ses «
lobbies » font du lobbying pour leur compte, ils permettent aussi à
leurs membres d'exercer, au moins partiellement, un contrôle sur les
processus de décision. Pourtant, selon G. Lamarque il ne faut pas
« confondre les causes de la concentration du pouvoir avec ses
effets »5
les personnes issues des grandes écoles ne font pas
spécifiquement du lobbying même si elles peuvent faire partie d'un
réseau.
Selon G. Lamarque, on constate bien la propension des élites
administratives à investir tous les centres du pouvoir
« Sur la centaine de postes de présidents-directeurs généraux
de grandes entreprises, la moitié est occupée par des anciens
élèves de ces établissements. »6
et cela aussi bien dans les milieux de l'industrie, dans
la banque, de la finance, au sein des organisations professionnelles
ou de l'Université. Les réseaux des grandes écoles prennent donc
effectivement une place importante de la structure du pouvoir. « Ceux
qui ne sortent pas du sérail sont rejetés à la périphérie et
contraints à prendre appui sur d'autres réseaux pour pallier les
tares originelles de leur formation. »7
Néanmoins, selon lui, la
forme particulière de l'administration, hiérarchisée et divisée
en « corps »le
contrôle démocratique et l'influence des contre-pouvoirs, notamment
de la presse, ne permet pas aux réseau d'anciens élèves de
former une corporation uniforme et d'exercer une trop grande forte
pression sur les instances de l'État.
D'autre part, le lobbying prend de plus en plus appui sur l'opinion
publique. Celle ci ne peut être influencée au-delà d'une certaine
mesure. Cette influence est raisonnablement bridé d'une part en
amont de l'État, avec l'influence croissante des niveaux de décision
communautaires sur lesquels l'impact des ces réseaux para-scolaires
est réduit. D'autre part en aval de l'État, avec la
décentralisation qui ressuscite le pouvoir des notables locaux et
renforce le poids des instances locale sur les décisions politiques.
Les réseaux d'anciens élèves exercent pourtant parfois activités
considérés comme lobbyiste. Si nous prenons en compte le fait
qu'ils fassent en sorte de promouvoir les intérêts de leurs membres
en tissant des liens de solidarité professionnelle entre leurs
anciens élèves ou entre les anciens d'un même corps. Ils défendent
alors les intérêts moraux et collectifs de leurs adhérents ce qui ,
n'en fait pas strictement des instances permanentes de lobbying
mais au moins des acteurs qui savent réagir avec efficacité à
toute remise en cause de leurs intérêts.
.Les conseils en marketing politique sont,
quand à eux, issus au départ du milieu publicitaire
et appelés par les hommes politiques pour les assister dans leur
politique de communication, en particulier à l'occasion des
campagnes électorales. Ces professionnels disposent à la fois de
l'entregent indispensable à l'exercice de la profession et de la
maîtrise des instruments de communication qui prennent aujourd'hui
une part de plus en plus importante dans le succès d'une action. Ils
ne font pas du lobbying pour le propre compte mais sont plutôt des
référents en ce domaine.
B. Les enjeux
Le lobbying vise à exercer une influence dans tout les domaines de
la société, politique, économique et social. Mais plus que cela il
devient également partie intégrante du système politique. -
Politiques
Le Lobbying à des objectifs politiques mais surtout il devient un
élément du système, à l'origine de deux théories de modèle
politique. Le modèle
« pluraliste »8
et le modèle « néocorporatiste »9
Basé
sur l’exemple américain, le modèle « pluraliste » met
les groupes à ma base de la vie politique. Selon Arthur Bentley,
pionniers de ce courant,
« tous
les phénomènes de gouvernement sont des phénomènes de groupes
faisant pression les uns sur les autres, se formant les uns les
autres et produisant de nouveaux groupes et représentants (les
organes et les agences de gouvernement) afin de négocier les
ajustements »10.
Mais
comme nous l'avons souligné précédemment, ces groupes ne
poursuivent que leur intérêt, sans penser au bien public.
Au
premier principe du « fondement
groupal de la politique »,
la théorie pluraliste en ajoute un second, le « checks
and balances »:
Qui désigne le fait que « La
domination durable d’un groupe est empêchée par l’émergence
permanente de nouveaux contre-pouvoirs, c’est-à-dire de groupes en
opposition au groupe dominant. »11
Cette vision de l'équilibre politique est proche de la théorie
libéral de l'auto régulation du marché économique. Le rôle de
l'état n'est pas différent de celui d'une bureau d’enregistrement
des rapports de force entre groupes d’intérêt. Dès lors le
risque latent est que ce soit les groupes économiques, plus
puissants, qui l’emportent systématiquement sur les autres, ou
encore, que l'état deviennent de plus en plus difficile à gouverner
face aux demandes croissantes émanant de la société.
L'autre modèle dit
« néocorporatiste »
décrit le
fonctionnement d'autres pays, comme l’Autriche ou la Suède, qui
semblent assuré un degré convenable de croissance économique et de
paix social, mais qui est tout de même mis à mal par la
mondialisation et l'interdépendance des économies qui diminue la
capacité d'action et de négociation des groupes au niveau national.
Selon
l'étude de E.
Grossman et S. Saurugger, dans
ce système, « les
individus font partie d’un nombre limité d’organisations,
auxquelles l’adhésion est obligatoire ».
Ces organisation sont selon eux « hiérarchisées
et différenciées par secteur économique ».12
Elles
peuvent être légitimé ou crées par l'État, qui leur accorde un
niveau de représentation dans le secteur spécifique en échange
d’un certain contrôle concernant le processus de sélection des
dirigeants ainsi que dans la formulation des demandes politiques que
ces organisations véhiculent.
Le
lobbying peut avoir des enjeux politique, comme l'assouplissement des
réglementations de tel ou tel domaine mais nous constatons en
réalité que plus généralement tout enjeux politique à en réalité
un impact économique ou social.
-
Économique
L'influence des groupes d'intérêt au niveau économique à
essentiellement pour objet la liberté économique et le respect de
la concurrence. Le danger dans ce type de fonctionnement est de voir
les groupes les plus riches, le plus souvent des groupes d'intérêt
économiques, monopoliser l'attention grâce aux important moyens
financiers mis à sa disposition.
En
effet, « Pour
avoir une chance d’être écoutés, les groupes les
plus
riches recrutent des agents spécialisés pour élaborer leurs
supports de communication et développent leur capacité à fournir
des informations sur les conséquences électorales des décisions
parlementaires ou sur celles d’un changement politique . »13
A l'exception des domaines
d'intervention de l'État qui correspondent à ses fonctions
régaliennes, la plupart des décisions de la puissance publique,
quelle que soit l'autorité habilitée à les prendre, intéressent
directement ou indirectement les acteurs de la vie économique et
sociale, donc leurs représentants, les lobbies.
La crainte ou l'espérance de retombées économiques sont de fait à
l'origine de la plupart des actions de lobbying. Les groupes de
pression ne sont pas des services publics financés par l'impôt.
Leurs interventions ont un coût qui ne peut se justifier pour les
adhérents du groupe que par les répercussions attendues d'une
décision publique.
Ainsi, les entreprises, les grands groupes industriels, directement
ou pas, engagent des actions de lobbying uniquement parce qu'elles y
voient le moyen d'améliorer leurs bénéfices, leur conditions
d'existence sur le marché, ou seulement dans le but de faire
disparaître une menace que fait peser sur leurs intérêts
économique une décision de la puissance publique.
Tout lobbying est ainsi à finalité économique au sens le plus
large du terme. Dans sa démarche, le lobby doit regrouper
l'information. Il doit transcrire des situations individuelles en
termes macro-économiques pour s'adapter à la vision de la puissance
publique. II doit illustrer sa démonstration par des situations
individuelles pour souligner la nécessité des réformes suggérées.
L'économie intervient au stade de l'argumentation. L'économique est
la fin, la norme juridique n'est que le moyen.
Selon
G. Lamarque, l'impact du lobbying dans l'économie a une plus grande
chance d’être entendue dans domaines, qui cumulent certaines des
caractéristiques suivantes: «
faible visibilité de l’enjeu, retombées fiscales évidentes pour
le plus grand nombre, caractère non idéologique, indifférence de
l’opinion, consensus des autres groupes, proximité d’une
échéance électorale et prise en charge gouvernementale.»14
Se
sont le plus souvent des
domaines limités et spécialisés.-
Sociaux
Les contraintes financière pèse plus pour les groupes d'intérêt
non économique que pour les groupes d'intérêt économique.
Sabine
Saurugger et Grossman, Emiliano dans leurs articles issu d'un
séminaire consacré aux groupes d'intérêts français souligne que
le
concept de « démocratie
associative » met
l’accent sur les capacités de gestion des associations, mais
également et sur leur contribution potentielle à l’ordre
démocratique.
Selon cette étude, les
associations peuvent « renforcer
la souveraineté populaire et l’égalité politique, améliorer
l’équité distributive, la conscience civique, la performance
économique et renforcer les capacités de l’État. »15
Toutefois, les auteurs soulignent en s'appuyant sur l'analyse de J.
Cohen et J. Rogers auteur d'un ouvrage sur la « démocratie
associative » aux états unis, que la participation
des groupes n’est bénéfique qu’à certaines conditions :
« ils doivent posséder
des domaines d’intérêt étendus mais clairement définis ;
permettre à un grand nombre de membres l’accès à des domaines de
travail spécifiques ; être en mesure de discipliner leurs membres
vis-à-vis desquels ils sont responsables ; bénéficier d’une
structure organisationnelle stable et généralement acceptée et,
enfin, posséder un statut quasi public qui renforce le pouvoir du
groupe » 16
Ces
domaines d'intérêt sont le plus souvent, La
défense de l'emploi, la prise en compte des spécificités des
secteurs, la promotion de nouvelles politiques sociales ou leurs
maintient.
Les difficultés des mouvements associatifs proviennent de leur
extrême hétérogénéité à la fois dans leurs formes, leurs
organisations, et dans leurs implications dans les rapports de
pouvoir.
C.
Les
moyens
Dans le cas français, la
participation des personnes morales au financement de la vie
politique est l’une des formes les plus directes, (les partis
politiques ont reçu près de 200 millions de francs de « dons »
de personnes morales en 1994) et les plus voyantes de lobbying.
Elle a été
interdite en 1995, ce qui a peut-être encouragé une diversification
des actions engagées notamment sans doute en premier lieu par les
grands groupes dépendant des commandes publiques comme Bouygues ou
Dassault.
-
La détermination d'une stratégie
Dans leur ouvrage sur les groupes d'interêt en France, Emiliano
Grossman et Sabine Saurugger établissent une liste de cinq types
d'actions :
• la
négociation et la consultation, par lesquelles les
acteurs politiques et administratifs invitent les groupes d’intérêt
à participer aux processus décisionnels. En
tant qu'elle vise à défendre les intérêts d'un groupe. La
concertation peut être, elle aussi, considéré comme une méthode
de lobbying même si en
réalité, toutes
ses fonctions ne relèvent pas du lobbying. En effet, bien que les
syndicats cherchent le plus souvent à s'appuyer sur les
représentants de l'État, la conduite des relations sociales
appartient à la négociation entre les représentants des employeurs
et les représentants des salariés, et relève d'avantage de
rapports de droit privé.
• le recours à l’expertise ; recours à des cabinets de
consultants, marketing politique, cabinet de conseil etc..
• la
protestation, qui investit l'espace
public pour faire connaître les intérêts de l’acteur,
mobilisant ainsi à la fois les autorités, les médias, l’opinion
publique et les sympathisants de la cause. C'est celle qu'utilise
entre autres actions le collectif Jeudi noir que nous étudierons en
seconde partie. • la juridicisation
en tant qu'elle est l'utilisation
du pouvoir judiciaire pour la défense d’intérêts, les tribunaux
rendant notamment des décisions qui
apparaissent comme des défenses de l’intérêt général contre
certains intérêts spécifiques.
• la politisation, enfin, qui consiste à transformer le groupe
d’intérêt en parti politique mais le fait par définition sortir
du champ du lobbying à proprement parler.
L’éventail
des moyens d’influence disponible pour quiconque cherche à
défendre un intérêt est vaste.
Les
Américains précurseur en ce domaine restent sont connus pour
mettre en place des actions de lobbying
parfois spectaculaires :
« La
NRA (National Rifle Association, lobby
américain défendant le droit de porter des armes à feu) a la
capacité de faire parvenir 3 millions de télégrammes en 72 heures
et de bloquer l’usage des téléphones au Congrès en saturant les
standards d’appels extérieurs (…).
L’association des retraités peut de son côté faire expédier 15
millions de cartes postales à un seul parlementaire en un jour. En
1996, General Motors a utilisé 36 lobbyistes avec un budget de 7
millions de dollars (…).
En 2005, Hewlett Packard a dépensé 734 000 dollars pour un seul
texte ».17
Qu'elles soient spectaculaires, ou plus discrètes ces actions n'en
nécessite pas moins un réseau et des soutiens important ou à
défaut judicieusement disposé afin d'avoir un véritable impact.-
le réseau.
L'activité de lobbying à laquelle s'adonne les groupes d'intérêt
est fortement conditionnée par la possession d'un réseau étendu.
Le fait de posséder un carnet d'adresses est une condition qui sans
être indispensable est favorable à la conduite des actions.
Selon G. Lamarque, « Les
lobbyists professionnel sont le plus souvent des hommes de relations
publiques rompus à la négociation et qui disposent de sources
d'information ainsi que d'appuis dans la plupart des centres de
décision. »18
En ce qui concerne les groupes d'intérêts non économique ou
« latent » le réseau facilite également les prises de
contact et leurs efficacités dépend donc aussi largement du réseau
dont ils disposent comme de leur capacité à en faire bon usage.-
La maitrise du droit.
Le rôle d'un lobby est de
créer une nouvelle norme de supprimer ou infléchir une Loi
existante. L'analyse juridique est dès lors une condition
d'efficacité du lobbying. En effet un lobby peut se contenter de
présenter des recommandations globales dépourvues de propositions
concrètes mais la véritable stratégie de lobbying supposent que le
groupe d'intérêt procèdent à une mise en forme juridique de ses
demandes. La plupart du temps c'est l'apanage des grandes
institutions dont les collaborateurs maîtrisent les techniques et le
langage de l'action administrative. Ce qui est un atout considérable
dans la négociation.-
La maitrise de la communication.
La
communication est un part importante du travail de lobbying notamment
dans le champ du social. De fait, le lobbying
est pour une large partie un travail sur l’information. Aussi bien
via l'information direct, par la mise en place de veilles
stratégiques, la réalisation d’études scientifiques, de livres
blancs, ou de colloques parlementaires qui rassemblent élus et
membres de la société civile sur un thème d’actualité. Que sur
le plan de la communication de masse avec internet et l'utilisation
des médias nationaux comme relais de revendication auprès de
l'opinion publique.
Nous reviendrons au cours de la deuxième partie sur ses moyens
appliqués plus spécifiquement au lobbying associatif qui est le
cœur de notre sujet.
II. Le Lobbying associatif
Après ces considérations sur
la place du lobbying en France, il convient de faire un état des
lieux des associations dans l'espace public et de leurs activités
lobbyistes. A. Les associations en
France
1. Le lobbying associatif en france
Aujourd'hui, les associations sont en plein essor. Leur nombre à
quasiment doublé depuis les années 80. A la fin du siècle, la
France comptait environ 900 000 association recensé, tous types
confondu. De nouveaux syndicats (Sud) et de nouveaux mouvements
sociaux ont émergé, depuis les mouvements de défense du
consommateur, les mouvements écologistes jusqu’aux mobilisations
de groupes « latent » comme les sans-papiers, sans abris
etc.. Ce qui multiplient les terrains susceptibles de provoquer des
mobilisations citoyennes.
Selon de nombreuse études, les années 90 ont vu apparaître un
phénomène de crise de la représentation en France. En effet, on
constate ces dernières années une diminution du nombre de
syndiqués, doublé d'une augmentation de l’abstention électorale.
Les associations et les collectifs sont nombreux à être entré dans
la sphère politique dans les 20 dernières années. Leurs actions
portent aussi bien sur l'écologie (Greenpeace), sur la pauvreté
(ATD quart monde), le racisme, (amnesty international), les maladies
sexuellement transmissible et leur prise en charge par les pouvoir
publique ( Act up sur le sida) mais aussi sur des thèmes tel que les
problème de logement (La Dal, Les Enfants de Dom Quichotte) ou
encore la situation des jeunes sur le marché du travail (Génération
Précaire).
Ces associations ont compris que agir uniquement au niveau locale
était insuffisant. En effet, afin d'avoir un impact elles doivent
également agir au niveau de l'État, sur les politiques public.
Comme tout bon lobbyiste.
Ces mouvements sociaux, comme l’ensemble des groupes d’intérêt,
ont également pris acte d’une tendance lourde, celle de
l’internationalisation. Dès lors, les mobilisations sociales se
font de plus en plus à l’échelle européenne ou mondiale, et les
grandes entreprises n’oublient pas que certaines décisions qui les
concernent sont prises ailleurs que dans leur pays d’appartenance,
que ce soit à Bruxelles (siège du Conseil européen) ou à l’OMC
par exemple. Néanmoins, et bien que cette dimension soit importante,
nous resterons centré au niveau national faute de temps et afin de
ne pas nous écarter du sujet.
2. Analyse du fonctionnement du lobbying associatif. Objectifs et
moyens. Nous pouvons identifier deux stratégies de négociation différent
et parfois complémentaire, la pression et l’interaction.
La stratégie de pression reposerait sur un comportement de
domination en terme d'image, voire de capture de l'opinion publique,
de la part de l’association. Faire pression consiste le plus
souvent à imposer un déficit récupérable ou pas, de temps,
d'images ou de tout autres choses que puisse influencer le lobbyiste
et qui a une valeur intrinsèque aux yeux de tout les acteurs.
À l’inverse, la stratégie d’interaction privilégierait un mode
de relation plus équilibré avec les autorités en présence, qui
laisse place aux arbitrages et aux éventuels compromis, la
concertation en est une des formes pratiques.
Les associations utilisent aujourd’hui des moyens diversifiés pour
transmettre leurs messages : presse, télévision, internet. Les
stratégies déployées par les associations sur internet faisant
appel public aux dons en est un exemple. Les statistiques de
fréquentation des sites Web associatifs sont là pour donner la
mesure du succès de l’entrepreneuriat institutionnel en cours.
Par essence, les associations sont des entrepreneurs institutionnels
potentiels. Elles sont capable d'être moteur d'un certain nombres
d'innovations au niveau institutionnelle pour modifier les normes
définis. La lutte contre le SIDA ou la mise en place des services de
proximité à la personne, les problèmes de logement et aujourd'hui
avec le rapport du Secours Catholique, les ressources des personnes.
Tout ces domaines ont acquis une dimension institutionnelle grâce à
l’activisme associatifs et à ces deux facettes que Madina Rival
nomme « l’utilisation du
discours »19
et « l’action collective ».20
« Le discours est une
production organisée du langage. Cet objet construit peut être oral
mais également écrit. Sous ses différentes formes il permet
l’institutionnalisation de pratiques. »21
L’utilisation du discours associatif est une stratégie qui se base
sur les valeurs et fait référence à une légitimité morale,
favorable, ou opposée au changement, par une action qui vise à
faire le « bien ». les associations doivent se trouver et
théoriser un positionnement légitime. Celui-ci doit être adapté à
leur objet social et à leurs objectifs. Il doit servir leur intérêt
tout en rencontrant l’assentiment du plus grand nombre.
L’action collective associative agit sur plusieurs niveaux. Les
associations peuvent se regrouper, soit entre elles, soit avec
d’autres acteurs du secteur marchand ou du secteur public. En
France, cette action collective des associations a même été
institutionnalisée par la création en 1983 du CNVA (Conseil
national de la vie associative qui compte 76 membres : 66
représentants d’associations et 10 personnalités qualifiées).
Cette instance consultative placée auprès du Premier ministre joue
un rôle d’expertise sur toutes les questions relatives à la vie
associative et de concertation avec les pouvoirs publics. (Voir
chapitre sur les enjeux politique et le neocorporatisme)
L’association peut être aussi le produit d’un regroupement
d’acteurs. Comme avec les organisations de défense de professions
ou les collectifs et associations qui cherche notamment à mettre en
place des coalitions et des partenariats avec les collectivités
locales où les autres instances de l'autorité publique.
B. L'exemple de Jeudi Noir.
Quelle bilan?
1. L'émergence du mouvement
Le collectif Jeudi Noir est crée en Octobre 2006 par un petit groupe
de personne provenant de «Génération Précaire», une quinzaine de
personnes s’y associent dénoncant la spéculation immobilière et
les difficultés à se loger que connaissent les jeunes issus des
classes populaires et moyennes.
Ne disposant pas d'un réseau étendu, de soutien politique ou de
fonds élevés, les militants de Jeudi Noir font le choix d’un
répertoire d’actions sous la forme notamment d'action collective,
axé sur la captation de l’attention des médias dans le but de
toucher les politiques à travers l’opinion publique. Durant la
période novembre-décembre 2006 ils font des actions médiatiques,
de type «fausse crémaillère ». Il s'agit de simuler une fausse
crémaillère, avec boissons musique et confettis avec des
journalistes, dans un logement proposé à la location à un prix
exorbitant. Ces actions festives, «clé en main » pour les
journalistes, ont d’importantes répercussions médiatiques et font
l'objet de nombreux passages dans les journaux nationaux.
Le premier janvier 2007, ils réquisitionnent, avec les associations
MACAQ et Le DAL, un immeuble vide, de la banque CIC, situé au 24 rue
de la Banque, en face de la Bourse. Ils baptisent ce bâtiment
Ministère de la Crise du Logement (MCL) et s’immiscent alors dans
la campagne présidentielle, invitant les candidats à débattre du
logement.
En juin 2007, la spéculation fait toujours grossir la « bulle
immobilière ». Le collectif décident alors d’élargir leur
groupe militant et organisent, le 30 juin 2007, le « salon du
logement étudiant vraiment pas cher ». En septembre le collectif se
voit élargi à une quarantaine de personnes, mais deux échecs
successifs de réquisitions d’immeuble vacant réduisent ce nombre
à une trentaine.
En Septembre 2010, le groupe connaît une quinzaine de personnes
actives dans le collectif, qui participent à la grande majorité des
réunions, une autre quinzaine moins actives, qui participent par
intermittence, et enfin des militants occasionnels venus par
« curiosité, convictions,
ou juste pour se divertir. » selon
les propos recueillis auprès de Simon Marx Cohen auteur d'un mémoire
de Sociologie politique sur le sujet et militant actif au sein du
collectif.
L'illégalisme sectorielle est la principal voix du mouvement. Cécile
Péchu théorise l'illégalisme sectorielle comme «
le squat en tant qu’occupation volontaire et publique d’un
bâtiment, en vue de son utilisation à des fins d’habitations,
présente une spécificité comme mode d’action. Il constitue, en
même temps qu’un outil de revendication, une réponse à la
demande qu’il porte : il s’agit de prendre le toit que l’on
revendique. On considère donc qu’il s’agit d’un « illégalisme
sectoriel », en ce sens que l’illégalisme est directement lié à
l’enjeu de la revendication et se limite à celui-ci.
»22
Toutefois, ce type d'action, parfaitement illégal, doit se faire
avec le soutien de l'opinion publique. En effet, s'il s'agit bien
d'une part pour le collectif de « loger » dans des
bâtiments parce qu'ils en ont besoin, l'importance d'alerter les
médias et par ce moyen le pouvoir politique s'impose également.
La différence de Jeudi Noir est sans doute d'avoir immédiatement
théorisé cette idée et réunis les conditions nécessaire à sa
réalisation, au cœur même de son action, dans sa forme autant que
dans sa mise en place.
« La particularité des
actions Jeudi Noir, c’est qu’elles sont cadrées pour les médias.
Il ne s’agit pas de faire une action militante et que les médias
s’en saisissent, mais de faire une action cadrée, clé en main, où
les médias n’ont plus rien à faire. »23
Interview d'un membre de jeudi Noir sur l'utilisation des médias
dans le cadres du répertoire d'action collective.
« Quand on a créé Jeudi Noir, on l’a créé pour [les
médias]. On a réfléchi le « paquet » [...], on a, je peux parler
comme ça cache, c’est pas qu’il n’y a pas de sincérité dans
le truc, vraiment ça a été créé, conçu, et le mode d’action
et le discours pour qu’il soit orienté média. C'est-à-dire, il
faut une action où on n’a pas besoin d’être 20, où même à
10, ce n’est pas le ridicule, parce qu’on avait peur du ridicule.
Il faut une action, sympa, [...], il faut une action où le
journaliste aussi ait envie de venir, et il faut une action où enfin
on ait une espèce d’unité. Un truc assez fou pour
que le journaliste ait un prétexte pour se déplacer. On va pas
manifester dans la rue... et en gros, il faut un truc qui, et c’est
là qu’il y a le trait de génie, [...] qui rassemble les gentils,
les méchants, les militants etc. et en fait avec la visite d’appart,
telle qu’on l’avait imaginée, c'est-à-dire la visite
collective : t’as le témoin, tu sais le type qui dit « je suis
en galère », t’as le militant qui crée l’accroche « qui dit
oui, le gouvernement ne fait rien » et t’as l’autre en face, le
propriétaire en face qui dit « moi je suis le marché ». Et hop ça
te fait un sujet. Et on le voit vraiment bien [à] la télé.
A chaque fois que la télé est venue, bon rarement le
propriétaire accepte de parler, mais bon ils ont l’interview du
militant, ils ont l’interview de la victime, entre guillemet,
témoin de la galère, et ils ont un laïus derrière qui dit, « les
prix ont augmentés de 100%, que fait le gouvernement ?». Et
hop ça te fait un sujet de 50 secondes et c’est hyper calibré.
Voila. On l’avait construit comme ça pour être très honnête.
Voila. Mais ça on la construit comme ça en septembre 2006. »
Leur répertoire d’action agit d’abord sur le symbolique et cela
pour la simple raison que leur principal objectif, tel qu’il a été
défini en octobre 2006, est lui aussi symbolique. Alors que les
squatteurs ont souvent pour but d'ouvrir des lieux de vie,
associatifs, politiques, eux insistent beaucoup sur l’idée de
changer l’image du squatteur, qui loge dans les bâtiments qu'il
réquisitionne et cela dans un but politique. Ils souhaitent en
réalité changer l’image du « punk à chien » dans un squat et
imposer celle de Monsieur-tout-le-monde touché par la crise du
logement, qui «réquisitionne» un logement pour pouvoir vivre
décemment, et ça dans le but de faire réagir les pouvoirs publics
: « on caresse l’opinion
publique dans le sens du poil : « regardez ce bâtiment qu’on
ouvre, c’est monsieur-tout-le monde qui sont à l’intérieur »24
Mais le bilan est mitigé. Il ne compte qu'une victoire tangible, le
rachat du bâtiment réquisitionné en 2006 et baptisé MCL
(ministère de la crise du logement) par la mairie de Paris, pour en
faire des logements sociaux. Le militant que nous avons rencontré
considère également que la Loi DALO est également le fruit de
leurs actions conjointe avec d'autre association comme les Enfants de
Dom Quichotte. Actions conjointe mais pas coordonnée qui n'a aboutit
qu'à une victoire partiel, bien que mérité.
Aujourd'hui, si le collectif existe toujours et réquisitionne de
nouveaux bâtiments à chaque fois qu'il est délogé, les promesses
qu'ils obtiennent ne viennent que des candidats de gauche, et leurs
immixtions actuels des hautes sphères n’entraîne finalement
aucune réponse législative. Il y a un mois, juste avant la trêve
hivernale l'hôtel particuliers, vide depuis trois ans, place des
Vosges, qu'occupaient le collectif, a été investit par les CRS qui
ont procédé à leur expulsion.
C. L'utilisation des médias
dans le cadre du lobbying. Un outil maitrisable? Nous avons vu jusqu'ici, notamment à travers ce dernier exemple, à
quel point, les médias en tant que relais de communication et de
sensibilisation, ont un rôle essentielle dans l'activité de
lobbying associatif. Il nous paraît donc nécessaire de faire une
analyse plus approfondis de ce phénomène.
-
Les médias et les associations. Des objectifs contradictoires.
L’influence des médias est une donnée important dans le dialogue
social. Elle ne peut se comprendre que dans le cadre d’interactions
complexes entre elle et les intérêts, les stratégies et les
positionnements des acteurs.
En effet, les médias exercent deux types d’influence sur le
dialogue social. Ils contribuent à modifier l’organisation et
l’image des acteurs sociaux et peuvent aussi influencer une
négociation sociale, en pesant sur son agenda, son rythme et parfois
son issue.
Pourtant, les médias privilégient une représentation du dialogue
social centrée sur sa mise en scène à l’occasion d’un moment
fort sorti de son contexte, alors que le dialogue social est un
processus. C'est à dire qu'il va mettre en exergue un moment de
crise, « pris sur le vif » en omettant les tenants et les
aboutissants du processus.
Ceux ci auront également tendance à mettre en scène les formes
traditionnelles de conflits (grèves, manifestations) au détriment
des formes non conflictuelles du dialogue social, concertation,
réflexion, analyse, débats qui sont pourtant le fer de lance de
l'activisme social. C'est-à-dire que les rapports de force entre
acteurs et les enjeux politiques du dialogue social au détriment de
l’analyse juridique et technique qui présente un caractère
insuffisamment spectaculaire.
De plus, les médias favorise une personnalisation des acteurs et des
exemples individuels au détriment de la présentation des enjeux
collectifs en faisant du dialogue social, et des problématiques
politiques, des enjeux d'égo.
Dès lors Il apparaît que les médias traitent effectivement du
dialogue social de façon partielle. En effet la polarisation du
traitement médiatique sur quelques approches sélective s’explique
largement par les contraintes propres aux médias. Notamment par la
dévalorisation du domaine des questions sociales en général et du
métier de journaliste social. En fait, plus largement, il semble que
le problème soit le manque d’expertise des journalistes sociaux
pour traiter du dialogue social dans toute sa complexité ou encore
les contraintes financières qui pèsent sur les rédactions et les
incites à aborder certains sujets avec prudence.
Néanmoins, il convient de ne pas minimiser les stratégies mise en
place par les acteurs du dialogue social. Celles ci ont également un
impact sur le traitement médiatique. Les partenaires sociaux ont
professionnalisé leurs outils de communication afin d’établir ou
de renforcé leur visibilité dans les médias. Cherchant comme nous
l'avons vu à influencer le traitement que font les médias du
dialogue social et à orienter, par leur intermédiaire, l’opinion
publique afin de peser sur le pouvoir politique.
De son côté, la politique de communication et d’information de
l'État ne joue clairement pas son rôle dans le dialogue social. La
communication institutionnelle n’est pas assez développée et les
structures compétentes (SIG, SICOM: organes de communications) ne
sont pas parvenues à résoudre la confusion entre communication
politique et communication institutionnelle. Par ailleurs, la
production et la diffusion de l’information sociale par les
institutions elle même présentent encore des insuffisances.
Si les médias ne sont donc pas des acteurs à part entière des
négociations sociales, ils contribuent à la lisibilité ou au
manque de lisibilité du dialogue social pour l’opinion publique.
A travers nos lecture nous avons envisagé trois axes de proposition
à destination des pouvoirs publics qui pourraient améliorer la
visibilité et le traitement du dialogue social dans les médias.
Dans un premier temps, il semble nécessaire d’améliorer de
manière directe la qualité du traitement du dialogue social dans
les médias. C'est à dire encourager la production et la diffusion
médiatique de sujets permettant aux citoyens de s’approprier les
enjeux du dialogue social.
Dans un second temps il semble indispensable d'améliorer la
formation initiale et continue ainsi que l’expertise des
journalistes dans le domaine du dialogue social. Par ailleurs, la
modernisation de la production et de la diffusion d’informations
sociales devrait être une priorité aussi bien au niveau national,
que local.
Enfin, dans un troisième temps, la communication institutionnelle
qui relève de l'intérêt général pourrait être rénovée et
développée afin d'offrir à ses usagers une meilleur visibilité.
Ces axes ne feront pas ici l'objet d'un développement. Il mérite à
eux seuls de faire l'objet d'un mémoire.
-
L' «accélération sociale» selon l'analyse d' Hartmut
Rosa.
L'ouvrage d'Hartmut Rosa sur
L’accélération, une critique sociale du temps est
une analyse sociologique des rapports au temps, dans notre société,
en tant que phénomène structurant de l'histoire, du mode de vie,
tout comme de l’évolution sociale en général. C'est cet aspect
qui nous intéresse ici.
Selon son analyse le rapport au temps est une notion absente de notre
analyse de la modernité, cette dernière tenant compte d'avantage
des processus de rationalisation ou d’individualisation. C'est
pourtant selon lui notre rapport au temps, à son accélération quoi
nous permet d'éclaircir la dynamique de la modernité.
Son ouvrage expose une théorie
de l’accélération sociale qui comprend l’accélération
technique, l’accélération du changement social et l’accélération
du rythme de vie. Il
identifie « les
manifestations et les origines de la raréfaction du temps
disponible »25.
Alors
que l'individu accède à des technologies qui lui permette de
réaliser plusieurs tâche en parallèle et à accomplir plus
rapidement un certain nombre de tâche quotidiennes.
L'auteur construit en réalité
une « critique social du temps ». Il souligne
l'apparition de phénomène de « détemporalisation »
social, à travers une perte d'identité et une dissolution des
attentes que connaissent les individus.
H. Rosa nous explique combien l'accélération du temps, dans les
domaines socio-économique, comme dans la vie quotidienne des
personnes, ne permet plus à l'état de disposer de temps dans
l'élaboration de sa politique. On sait en effet l'importance que
prennent les échéances électorales dans les processus
décisionnaires.
Ainsi, Le nombre d'action par unité de temps augmentent sans cesse
et forment un brouhaha d'activité incessant qui bloquent les
possibilités d'analyse et de réflexion à long terme. Tout est
instantanée, présent, et ce qui ne l'est pas n'existe plus et se
perd dans les brumes d'un temps étiré à l'infini. « Au
bout du compte, vous voyez bien, c'est l'augmentation du nombre
d'actions par unité du temps, l'accélération du rythme de vie qui
nous bouscule tous.»26
Selon lui l'accélération
technique est lié à une accélération social avec par exemple le
mode de diffusion de l'information. D'une part elle favorise
l'apparition de sources d'informations parcellaire ou orientée qui
parasitent fortement l'opinion publique. D'autre part elle fait
l'objet d'un chassé croisé permanent entre les différents médias
qui veulent être à « l'origine » de tel ou tel
information ce qui induit des réactions de plus en plus rapides et
confuse: « Il est
frappant de constater combien des successions d'événements du mois
précédent, ou de quelques jours auparavant, parfois même de
quelques heures, auxquels nous donnions tant d'importance, qui nous
semblaient chargés de signification, disparaissent de notre
mémoire. »27
En effet, la durée de vie d'une actualité est aujourd'hui
extrêmement réduite. les journalistes ont à peine le temps de la
décrire et l'analyser, les gens de la comprendre. En effet
l'actualité telle qu'elle est traité par les chaines
d 'informations (BFM, LCI, France 24 etc.) mais aussi par les
médias en général prend un caractère immédiat et instantanée.
Elle est très rapidement chassée par d'autre informations qui se
succèdent dans une valse infernale. Les informations reçu en début
de journée sont éclipsé par des dizaines d'autres. L'information
est instantanée et provoque une réaction immédiate et même
éphémère, elle est marquée par une absence de pérennité qui
nuis au débat d'idée.
Au final, nous avons tous l'impression de vivre dans une instabilité
permanente, un présent court et permanent où des faits rapportés
le matin semblent avoir perdu toute leur valeur le soir même, dont
nous ne savons plus quoi penser voir même qui disparaissent
totalement de notre esprit.
L'auteur souligne la perte de notre emprise théorique sur le monde,
la régression de notre capacité à élaborer une réflexion de
fond, notre difficulté à appréhender le sens et les conséquences
de nos actions. Les temps de délibération, de réflexions, de
formulation et de reformulation de tel ou tel idée, de test, de
construction sont de plus en plus rare. Il cite comme exemple le fait
qu'en politique, le parti victorieux n'est plus celui qui présente
les meilleurs arguments ou le meilleur programme, mais celui qui sera
doté des images les plus frappantes.
H. Rosa nous décrit le règne de « l'opinion
rapide »28
, des décisions politiques réactives. C'est selon lui le règne de
l' « aléatoire et de la
contingence »29
au sein duquel un seul
aspect d'un problème important se voit retenu par les médias,
souvent par hasard, ou parce qu'il fait réagir et donne des images,
puis il devient peu à peu le sujet unique du débat: « Car
les images vont vite, les arguments lentement. »
Ainsi, le point de vue illusoire et
réactif de l'opinion général, n'est que la conséquence aléatoire
d'une constellation d'événements eux-mêmes aléatoires. H. Rosa en
arrive même à comparer l'accélération sociale à une forme
inédite de totalitarisme qui « toucherait
toutes les sphères de l'existence, tous les segments de la société,
jusqu'à affecter gravement notre soi et notre réflexion. »30
Conclusion
Nous avons vu l'importance des difficultés rencontré par les
associations qui entendent utiliser les médias pour attirer
l'attention sur leurs actions et sur les problèmes qu'elles
dénoncent.
Ces derniers, comme le souligne le sociologue Hartmut Rosa, sont pris
dans un phénomène d'accélération qui touche non seulement
l'actualité et la manière dont elle est relayé par la presse mais
aussi la société tout entière.
Les associations dans leur activité de lobbying doivent peser sur
les politiques pour être efficace. Or, le politique et la décision
politique est une chose qui nécessite du temps. En effet pour qu'un
décision soit pérenne et efficace, elle nécessite d'être élaborée
patiemment, dans l'analyse et la réflexion. Pas dans l'urgence et la
précipitation.
En s'emparant des médias, dans le but de créer un relai entre les
citoyen et l'État, les associations ou les collectifs qui utilisent
ses méthodes sont indiscutablement victime des vices de l'outil
auxquels ils font appelles pour relayer leurs revendications.
Même si les médias sont un moyen d'offrir au mouvement une
visibilité important,
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